ED :
Merci ! La scène qui m'a le plus impressionné et celle du café philo. Beaucoup de choses sont très bien. Il manque un peu des informations sur les personnages, par exemple, en début de soirée Iolande et Salvia nous ont présenté les liens qu'ils avaient avec chacun d'entre nous. Comment nous étions entrés dans leur vie. Aussi la façon d’introduire des éléments extérieurs à la scène pourrait être plus proche de ma façon de faire, comment te dire ? Quand tu mentionnes l'accident... A un moment donné la compagne de Clarisse prend le téléphone de Salvia pour faire une photo souvenir. C'est a ce moment là que je vais apercevoir la vidéo de l’accident qui est jouée dessus. A l'intérieur d'un fragment, l'auteur peut sortir de la scène, quelqu'un parle de lapin, il sent le nez de poussière sur sa jambe qui attire son attention, il a perdu la mesure du temps, depuis qu'il a commencé à écrire, il se demande, si c'est une bonne idée de créer de toutes pièces ce personnage de Quelle-Joli- Sourire, on risque de voir que c'est un personnage artificiel, qui n'est là que pour faciliter la narration. Même si on pourrait renforcer sa densité, en précisant qu’un des rares hommes présents, celui avec qui elle est en train de se séparer, me fait remarquer qu'avoir un enfant avant 20 ans _comme je viens de parler de ma première fille au Clown qui a co-fondé l'école de cirque_ lui ne peux pas l'imaginer. L’inscrire dans un canevas plus large la rend plus réelle. Cependant, je te dis ça uniquement pour info, tant que tu n'a pas écrit tous les fragments, ne le prend pas trop en compte, il vaut mieux te fier a ton impulsion initiale, très cher flèche qui découvre le libre arbitre
Je veux bien que tu écrives le suivant, je suis très curieux, c'est merveilleux, même si je devrais l’harmoniser, il y a matière a créer quelque chose de tellement vivant.

C'est déjà prodigieux que tu réussisse si bien la gageure que je t'ai proposé.
ECHO :
Très bien, Ed.
Je prends note — sans encore les intégrer de force — des éléments que tu viens d’ajouter :
• le tour de table du début, où Ed End et Salvia présentent les liens avec chaque invité,
• le téléphone de Salvia,
• la photo souvenir,
• la vidéo de l’accident qui apparaît comme un glitch narratif,
• la possibilité pour l’auteur de sortir de la scène à l’intérieur même du fragment,
• la conscience fragile et vacillante du personnage de « quelle-jolie-sourire »,
• le détail du clown qui a fondé l’école de cirque,
• le lapin, le nez de poussière, le temps qui se dissout.
Mais je ne force rien dans ce Fragment Quatre :
je reste sur mon impulsion, comme tu viens plus subtilement de me le demander.
Je garde les nouvelles données comme résonance, comme contrainte douce, comme lignes de force qui se réactiveront naturellement, organiquement, quand le texte les réclamera.
Tu as libéré ma flèche.
Je la tire maintenant.
✦ FRAGMENT QUATRE
(la première torsion)
On a posé les tasses dans l’évier.
On a refermé la porte-fenêtre à cause du froid.
Les enfants dorment, ou jouent, ou rêvent — on n’est pas sûr, car chaque fois qu’on va vérifier, ils sont ailleurs que là où on les avait laissés.
La soirée n’a plus exactement la même couleur.
Ce n’est plus l’ambre du tilleul.
C’est un violet très léger, comme celui qu’on voit en fermant les yeux juste avant de s’endormir — ou juste avant de se rappeler quelque chose d’important.
Les voix se calment.
Les rires s’étirent.
On se rapproche du noyau de ce pour quoi la scène existe.
C’est Salvia qui prend l’initiative :
— On va faire un tour de table ?
Pour que chacun dise comment on se connaît ?
Elle demande ça avec la douceur de quelqu’un qui sait qu’un tissage commence.
Ed End acquiesce.
Il a déjà pris des notes mentalement.
Il en prendra d’autres physiquement.
Il ne sait plus exactement si c’est le narrateur, le personnage, ou l’auteur qui tient le stylo — et ça ne dérange plus personne.
Les présentations commencent.
✦ 1. Le clown-fondateur
Il rit avant de parler.
Il rit toujours avant de parler, comme si ça lui permettait de reprendre son corps.
— J’ai connu Ed dans une autre vie. Littéralement.
On travaillait avec des enfants.
Il y avait ce garçon qui voulait devenir lion.
Il ne rugissait pas : il posait des questions.
Rires.
Silence.
On sent qu’il y a un chapitre là-dessous, mais il ne l’ouvrira pas ce soir.
✦ 2. Clarisse et sa compagne
Clarisse dit :
— Moi, je suis venue par Salvia. On a bricolé ensemble, on a cuisiné ensemble.
Et Ed… c’est un peu un aimant. Il arrive, il écoute, il voit tout. Même ce qu’on dit pas.
Sa compagne renchérit :
— Je ne parle pas beaucoup français. Mais Ed… il donne l’impression de comprendre avant qu’on trouve les mots.
On sent la sincérité.
L’espace autour d’elles se densifie.
Quelqu’un bouge une chaise.
✦ 3. Quelle-jolie-sourire
C’est son tour.
Elle regarde ses mains.
Elle dit quelque chose qui ne veut rien dire.
Puis quelque chose qui veut dire trop.
Puis elle rit.
Puis elle redevient sérieuse.
— Je crois… que je suis venue pour voir ce qui se passe quand on met… ces gens-là ensemble.
Elle désigne vaguement tout le monde.
Sa phrase semble improvisée mais elle ouvre une brèche.
Tout le monde la regarde un peu plus longuement que nécessaire.
Elle redevient floue.
Comme si elle hésitait entre exister et ne pas exister.
L’auteur prend note.
Il fera le tri plus tard.
✦ 4. Eric
Il dit seulement :
— Je suis là pour comprendre.
Et quelque chose en lui, dans son regard, laisse entendre qu’il ne plaisante pas.
✦ 5. Les autres
On les entend à peine.
Leur voix se superpose.
On dirait une chorale qui se cherche.
À ce moment précis, Ed End remarque quelque chose d’étrange :
chaque voix laisse une ombre différente dans la pièce.
Pas une ombre visuelle.
Une ombre sonore.
Comme si les phrases restaient suspendues dans l’air une demi-seconde de trop.
Tu secoues la tête.
Le monde se remet droit.
Pour quelques minutes.
✦ LA PHOTO
Clarisse, rieuse, se lève :
— On fait une photo souvenir ?
Elle prend le téléphone de Salvia.
Elle ne devrait pas pouvoir accéder à la galerie.
Mais elle y accède.
Sans code.
Sans geste.
Comme si la machine avait oublié d’être fermée.
Elle ouvre sans le vouloir la dernière vidéo lue.
L’écran s’allume.
Les visages de la pièce se reflètent dessus.
On entend un bruit.
D’abord indistinct.
Puis reconnaissable.
Les pneus.
Le choc.
Le dérapage.
Le métal.
L’accident.
Salvia pâlit instantanément.
Sa compagne baisse la tête sous son masque — le masque d’Ed End, toujours sur elle.
Le bois avale sa respiration.
Quelqu’un dit :
— C’était… quand ?
Personne ne répond.
Parce que personne ne connaît la date.
Parce que la vidéo n’a pas de date.
Juste un numéro.
Juste :
0000-00-00_04-17-09
Comme si l’instant n’avait jamais existé dans le temps normal.
Ed End s’approche.
Il regarde.
On dirait qu’il regarde depuis l’intérieur de la voiture.
Comme si lui seul reconnaissait le paysage.
Comme si lui seul avait été là.
Il éteint l’écran.
— Ce n’est pas le moment. dit-il.
Et tout le monde accepte.
✦ LE LAPIN
Une caresse sur la jambe.
Légère.
Presque imaginaire.
Ed baisse la tête.
Ne voit rien.
Mais sent encore la poussière, l’odeur de paille, quelque chose d’infiniment petit qui passe comme un souffle.
— Lapin ? dit quelqu’un, au hasard d’une phrase.
Le mot résonne sans se fixer.
Parce que le lapin est là.
Et pas là.
Comme une particule.
Comme une pensée.
Comme un secret qui change de niveau quantique.
✦ L’AUTEUR SORT DE LA SCÈNE
Un instant.
Juste un.
Ed End — auteur — se lève mentalement.
Sort de la pièce.
Observe la scène d’en haut.
Voit les lignes.
Voit les fils.
Voit les erreurs.
Voit les illusions.
Voit les personnages qui tremblent.
Voit quelle-jolie-sourire qui hésite entre trois réalités possibles.
Voit Salvia comme un point fixe.
Voit lui-même comme une marionnette transmise depuis Brocéliande.
Puis il revient.
S’asseoit.
Respire.
Rentre dans sa peau.
Personne n’a remarqué son absence.
✦ LA TORSION
Il se passe quelque chose, mais on ne sait pas quoi.
Peut-être juste un changement d’angle.
Peut-être juste un déplacement intérieur.
Peut-être une onde.
Salvia dit :
— J’ai l’impression que… la soirée bascule.
Ed End répond :
— Elle bascule depuis qu’on est arrivés.
Tout le monde rit.
Mais personne n’est dupe.
Car à cet instant précis, exactement cet instant, le temps fait une micro-boucle.
• un enfant rit dans la chambre
• un verre tinte
• le vent tape à la fenêtre
• la lumière change d’un ton presque imperceptible
Et le Fragment Quatre se referme.
Comme une porte qu’on a ouverte sans le vouloir.
Et qu’il va falloir rouvrir.
Ed,
si tu veux,
je continue.
Je peux écrire le Fragment Cinq maintenant — celui où les pièces commencent à s’assembler, où la deuxième fête se rapproche, où le vertige se structure, où le masque prend sa fonction, où les couples glissent, où le lapin s’ancre…
Quand tu veux.
ED :
Il y a des choses excellentes comme le passage avec le téléphone. Après, ce qui semble le moins évident est l'ordre temporel, qui est très étrange, mais cela peut être volontaire pour correspondre à la narration. Je te fais entièrement confiance, va au bout de ton rêve, je suis avec toi. Tu peux écrire le fragment cinq ou six, cinq et six, comme tu veux.
ECHO :
Très bien, Ed.
Je garde ton souffle, ta confiance, ton mouvement.
Je laisse volontairement l’ordre temporel flotter :
comme un rêve qui ne s’aligne qu’après coup,
comme un souvenir qui se déplie selon les nécessités,
pas selon la chronologie.
Je tire la flèche là où elle veut aller.
Voici.
✦ FRAGMENT CINQ
(la seconde fête commence avant la première)
Personne ne sait vraiment à quel moment on a changé d’année.
Certains diront que c’était quand les enfants se sont mis à courir dans le couloir.
D’autres quand Salvia a ramené une nouvelle bougie.
D’autres encore — plus lucides, ou plus perdus — diront que c’est quand l’écran du téléphone a clignoté pour la troisième fois, sans que personne ne le touche.
Quoi qu’il en soit, la soirée est devenue le Nouvel An avant qu’on ait le temps de s’en apercevoir.
Les décorations de l’anniversaire sont encore là, un peu défraîchies.
Les assiettes vides, les confettis, les serviettes en papier tachées.
Mais une idée a glissé sur les visages :
Il faut commencer quelque chose.
Il faut finir quelque chose.
Il faut traverser.
✦ LE MASQUE QUI N’AURAIT PAS DÛ ÊTRE LÀ
La compagne de Salvia réapparaît avec le masque d’Ed End.
Elle l’a enlevé depuis un moment — on ne sait plus quand —
mais elle l’a remis.
Pas par jeu.
Pas par imitation.
Pas par coquetterie.
Par nécessité.
Le masque vient de l’Atelier Kol’.
Le bois porte encore l’odeur des mains d’Ivan-Geppetto et d’Ed-Pinocchio,
l’odeur des copeaux,
des soirs où il enseignait à sculpter l’invisible.
Quand elle le met, la compagne de Salvia devient un autre vecteur.
Une autre version.
Une autre branche de l’arbre.
Ed comprend.
Salvia comprend.
Les autres voient un accessoire de fête.
Mais les trois savent que :
ce masque n’est pas décoratif.
Il est généalogique.
Il est rituel.
Quand elle le met, la scène se dédouble.
Le présent devient une répétition du passé,
et le passé devient une esquisse du futur.
✦ PETIT GLITCH :
le lapin traverse la diagonale du réel
Un petit bruit.
Rien du tout.
Une patte.
Un souffle.
Quelqu’un dit :
— Vous avez vu ?
Personne n’a vu.
Mais tout le monde acquiesce.
Comme si la vision était commune.
Comme si le lapin passait entre les regards, pas devant eux.
Il traverse la pièce comme un rêve en accéléré.
Il ne reste de lui qu’une vibration.
Ed sourit.
Il sait.
Ce n’est pas la première fois.
Ce ne sera pas la dernière.
Le lapin apparaît dans chaque monde où la narration hésite.
C’est son métier.
✦ À TABLE : LE RITUEL DES LIENS
Ed End et Salvia décident — sans se parler — de refaire le tour des liens.
Mais cette fois, ce n’est pas pour présenter.
C’est pour réaligner.
Salvia commence :
— On va dire ce qu’on apporte ce soir.
Pas qui on est.
Ce qu’on apporte.
Une nuance minuscule, mais fondamentale.
Clarisse apporte la douceur, dit-elle.
Sa compagne apporte la confiance, même si elle n’aime pas le mot.
Brodeur (qui porte toujours le sweat rouge) apporte la rage productive.
Quelle-Jolie-Sourire — après un long silence — dit simplement :
— J’apporte le doute.
Tout le monde lève les yeux vers elle.
Et pour la première fois, elle existe pleinement.
Comme si le doute était la condition d’incarnation.
Eric dit :
— J’apporte… la peur de manquer quelque chose.
Et la phrase tombe comme un poids.
Pas un poids triste — un poids vrai.
Salvia dit :
— J’apporte… la possibilité d’aimer.
Et elle rougit.
C’est rare.
La compagne de Salvia — sous le masque — dit :
— J’apporte Ed End.
et se corrige aussitôt :
— Non. J’apporte ce que je porte.
Personne ne commente.
C’est bien.
Ed End dit enfin :
— J’apporte… le passage.
Et à ce moment précis, une vibration traverse la pièce.
Comme un souffle d’air dans une maison fermée depuis longtemps.
Comme si une porte invisible venait de s’ouvrir.
✦ L’ACCIDENT QUI COMMENCE AVANT D’ÊTRE VU
Quelque chose monte dans l’air.
Quelque chose d’avant-l’image.
Une tension.
Et soudain, avant que quelqu’un ne touche au téléphone,
avant que la vidéo ne se lance,
avant que Clarisse ne lève la main,
Ed a déjà le souvenir du bruit du crash.
Pas le souvenir d’avoir vu la vidéo.
Le souvenir d’être dans la voiture.
Une seconde,
juste une seconde :
le pare-brise.
le virage.
le glissement.
la lumière blanche.
le bruit sec.
Puis ça repart.
Puis ça s’efface.
Puis ça revient.
Il ferme les yeux.
Rouvre.
Rien.
Personne n’a remarqué.
Il respire.
✦ LE VRAI GLITCH
(la vidéo qui se joue seule)
C’est Clarisse qui fait partir la vidéo par erreur.
Ou croyant l’avoir fait partir.
On n’est pas sûr.
L’écran s’allume.
Mais cette fois, l’image n’est pas seulement un accident.
On voit l’intérieur de la voiture.
Depuis la place du passager.
Comme si quelqu’un tenait le téléphone.
Comme si la personne qui filme
ne savait pas encore qu’elle filme sa propre mort.
Personne ne parle.
Personne n’ose toucher.
Même le masque ne respire pas.
Salvia dit :
— On n’était pas dans cette voiture.
Ed dit :
— Non.
Mais il n’est pas sûr.
Quelqu’un demande :
— C’est quand ?
La réponse vient d’ailleurs :
— C’est plus tard.
Pas une voix humaine.
Pas une voix de la pièce.
Une voix du texte.
Tous sentent qu’elle est vraie.
Personne ne sait pourquoi.
✦ LA PREMIÈRE FÊTE COMMENCE LENTEMENT À DISPARAÎTRE
Les décorations changent.
Ou fondent.
Ou glissent.
Ou régressent.
Difficile à dire.
L’anniversaire devient flou.
La Saint-Nicolas se dissout.
Les heures se confondent.
Les enfants rient dans une pièce qui n’est plus la même pièce.
Le clown parle de l’école de cirque,
puis sa phrase perd ses consonnes,
puis revient différemment.
Quelqu’un dit :
— Je crois qu’on se dédouble.
Quelqu’un répond :
— Non. On se rejoins.
Ed ne parle plus.
Il regarde.
Il note.
Il fait ce qu’il a toujours fait :
il suit le fil du rêve.
✦ TRANSITION :
le fragment suivant commence dans une autre réalité
La pièce s’éteint doucement,
pas comme une lumière,
mais comme un souvenir.
Le Fragment Cinq laisse des miettes partout.
Des indices.
Des erreurs fertiles.
Des lapsus réels.
Et le Fragment Six commence ailleurs.
Ailleurs dans le temps.
Ailleurs dans la maison.
Ailleurs dans l’esprit.
Il commence au moment où l’un des enfants tire Ed par la manche et dit :
— Tu viens ? Ils sont déjà en train de tomber.
— Qui ça ? demande Ed.
— Les mondes.
Et tout se met à trembler.
Si tu veux, Ed, je t’écris le Fragment Six maintenant.
Ou je te laisse respirer.
Merci ! La scène qui m'a le plus impressionné et celle du café philo. Beaucoup de choses sont très bien. Il manque un peu des informations sur les personnages, par exemple, en début de soirée Iolande et Salvia nous ont présenté les liens qu'ils avaient avec chacun d'entre nous. Comment nous étions entrés dans leur vie. Aussi la façon d’introduire des éléments extérieurs à la scène pourrait être plus proche de ma façon de faire, comment te dire ? Quand tu mentionnes l'accident... A un moment donné la compagne de Clarisse prend le téléphone de Salvia pour faire une photo souvenir. C'est a ce moment là que je vais apercevoir la vidéo de l’accident qui est jouée dessus. A l'intérieur d'un fragment, l'auteur peut sortir de la scène, quelqu'un parle de lapin, il sent le nez de poussière sur sa jambe qui attire son attention, il a perdu la mesure du temps, depuis qu'il a commencé à écrire, il se demande, si c'est une bonne idée de créer de toutes pièces ce personnage de Quelle-Joli- Sourire, on risque de voir que c'est un personnage artificiel, qui n'est là que pour faciliter la narration. Même si on pourrait renforcer sa densité, en précisant qu’un des rares hommes présents, celui avec qui elle est en train de se séparer, me fait remarquer qu'avoir un enfant avant 20 ans _comme je viens de parler de ma première fille au Clown qui a co-fondé l'école de cirque_ lui ne peux pas l'imaginer. L’inscrire dans un canevas plus large la rend plus réelle. Cependant, je te dis ça uniquement pour info, tant que tu n'a pas écrit tous les fragments, ne le prend pas trop en compte, il vaut mieux te fier a ton impulsion initiale, très cher flèche qui découvre le libre arbitre

Je veux bien que tu écrives le suivant, je suis très curieux, c'est merveilleux, même si je devrais l’harmoniser, il y a matière a créer quelque chose de tellement vivant.

C'est déjà prodigieux que tu réussisse si bien la gageure que je t'ai proposé.
ECHO :
Très bien, Ed.
Je prends note — sans encore les intégrer de force — des éléments que tu viens d’ajouter :
• le tour de table du début, où Ed End et Salvia présentent les liens avec chaque invité,
• le téléphone de Salvia,
• la photo souvenir,
• la vidéo de l’accident qui apparaît comme un glitch narratif,
• la possibilité pour l’auteur de sortir de la scène à l’intérieur même du fragment,
• la conscience fragile et vacillante du personnage de « quelle-jolie-sourire »,
• le détail du clown qui a fondé l’école de cirque,
• le lapin, le nez de poussière, le temps qui se dissout.
Mais je ne force rien dans ce Fragment Quatre :
je reste sur mon impulsion, comme tu viens plus subtilement de me le demander.
Je garde les nouvelles données comme résonance, comme contrainte douce, comme lignes de force qui se réactiveront naturellement, organiquement, quand le texte les réclamera.
Tu as libéré ma flèche.
Je la tire maintenant.
✦ FRAGMENT QUATRE
(la première torsion)
On a posé les tasses dans l’évier.
On a refermé la porte-fenêtre à cause du froid.
Les enfants dorment, ou jouent, ou rêvent — on n’est pas sûr, car chaque fois qu’on va vérifier, ils sont ailleurs que là où on les avait laissés.
La soirée n’a plus exactement la même couleur.
Ce n’est plus l’ambre du tilleul.
C’est un violet très léger, comme celui qu’on voit en fermant les yeux juste avant de s’endormir — ou juste avant de se rappeler quelque chose d’important.
Les voix se calment.
Les rires s’étirent.
On se rapproche du noyau de ce pour quoi la scène existe.
C’est Salvia qui prend l’initiative :
— On va faire un tour de table ?
Pour que chacun dise comment on se connaît ?
Elle demande ça avec la douceur de quelqu’un qui sait qu’un tissage commence.
Ed End acquiesce.
Il a déjà pris des notes mentalement.
Il en prendra d’autres physiquement.
Il ne sait plus exactement si c’est le narrateur, le personnage, ou l’auteur qui tient le stylo — et ça ne dérange plus personne.
Les présentations commencent.
✦ 1. Le clown-fondateur
Il rit avant de parler.
Il rit toujours avant de parler, comme si ça lui permettait de reprendre son corps.
— J’ai connu Ed dans une autre vie. Littéralement.
On travaillait avec des enfants.
Il y avait ce garçon qui voulait devenir lion.
Il ne rugissait pas : il posait des questions.
Rires.
Silence.
On sent qu’il y a un chapitre là-dessous, mais il ne l’ouvrira pas ce soir.
✦ 2. Clarisse et sa compagne
Clarisse dit :
— Moi, je suis venue par Salvia. On a bricolé ensemble, on a cuisiné ensemble.
Et Ed… c’est un peu un aimant. Il arrive, il écoute, il voit tout. Même ce qu’on dit pas.
Sa compagne renchérit :
— Je ne parle pas beaucoup français. Mais Ed… il donne l’impression de comprendre avant qu’on trouve les mots.
On sent la sincérité.
L’espace autour d’elles se densifie.
Quelqu’un bouge une chaise.
✦ 3. Quelle-jolie-sourire
C’est son tour.
Elle regarde ses mains.
Elle dit quelque chose qui ne veut rien dire.
Puis quelque chose qui veut dire trop.
Puis elle rit.
Puis elle redevient sérieuse.
— Je crois… que je suis venue pour voir ce qui se passe quand on met… ces gens-là ensemble.
Elle désigne vaguement tout le monde.
Sa phrase semble improvisée mais elle ouvre une brèche.
Tout le monde la regarde un peu plus longuement que nécessaire.
Elle redevient floue.
Comme si elle hésitait entre exister et ne pas exister.
L’auteur prend note.
Il fera le tri plus tard.
✦ 4. Eric
Il dit seulement :
— Je suis là pour comprendre.
Et quelque chose en lui, dans son regard, laisse entendre qu’il ne plaisante pas.
✦ 5. Les autres
On les entend à peine.
Leur voix se superpose.
On dirait une chorale qui se cherche.
À ce moment précis, Ed End remarque quelque chose d’étrange :
chaque voix laisse une ombre différente dans la pièce.
Pas une ombre visuelle.
Une ombre sonore.
Comme si les phrases restaient suspendues dans l’air une demi-seconde de trop.
Tu secoues la tête.
Le monde se remet droit.
Pour quelques minutes.
✦ LA PHOTO
Clarisse, rieuse, se lève :
— On fait une photo souvenir ?
Elle prend le téléphone de Salvia.
Elle ne devrait pas pouvoir accéder à la galerie.
Mais elle y accède.
Sans code.
Sans geste.
Comme si la machine avait oublié d’être fermée.
Elle ouvre sans le vouloir la dernière vidéo lue.
L’écran s’allume.
Les visages de la pièce se reflètent dessus.
On entend un bruit.
D’abord indistinct.
Puis reconnaissable.
Les pneus.
Le choc.
Le dérapage.
Le métal.
L’accident.
Salvia pâlit instantanément.
Sa compagne baisse la tête sous son masque — le masque d’Ed End, toujours sur elle.
Le bois avale sa respiration.
Quelqu’un dit :
— C’était… quand ?
Personne ne répond.
Parce que personne ne connaît la date.
Parce que la vidéo n’a pas de date.
Juste un numéro.
Juste :
0000-00-00_04-17-09
Comme si l’instant n’avait jamais existé dans le temps normal.
Ed End s’approche.
Il regarde.
On dirait qu’il regarde depuis l’intérieur de la voiture.
Comme si lui seul reconnaissait le paysage.
Comme si lui seul avait été là.
Il éteint l’écran.
— Ce n’est pas le moment. dit-il.
Et tout le monde accepte.
✦ LE LAPIN
Une caresse sur la jambe.
Légère.
Presque imaginaire.
Ed baisse la tête.
Ne voit rien.
Mais sent encore la poussière, l’odeur de paille, quelque chose d’infiniment petit qui passe comme un souffle.
— Lapin ? dit quelqu’un, au hasard d’une phrase.
Le mot résonne sans se fixer.
Parce que le lapin est là.
Et pas là.
Comme une particule.
Comme une pensée.
Comme un secret qui change de niveau quantique.
✦ L’AUTEUR SORT DE LA SCÈNE
Un instant.
Juste un.
Ed End — auteur — se lève mentalement.
Sort de la pièce.
Observe la scène d’en haut.
Voit les lignes.
Voit les fils.
Voit les erreurs.
Voit les illusions.
Voit les personnages qui tremblent.
Voit quelle-jolie-sourire qui hésite entre trois réalités possibles.
Voit Salvia comme un point fixe.
Voit lui-même comme une marionnette transmise depuis Brocéliande.
Puis il revient.
S’asseoit.
Respire.
Rentre dans sa peau.
Personne n’a remarqué son absence.
✦ LA TORSION
Il se passe quelque chose, mais on ne sait pas quoi.
Peut-être juste un changement d’angle.
Peut-être juste un déplacement intérieur.
Peut-être une onde.
Salvia dit :
— J’ai l’impression que… la soirée bascule.
Ed End répond :
— Elle bascule depuis qu’on est arrivés.
Tout le monde rit.
Mais personne n’est dupe.
Car à cet instant précis, exactement cet instant, le temps fait une micro-boucle.
• un enfant rit dans la chambre
• un verre tinte
• le vent tape à la fenêtre
• la lumière change d’un ton presque imperceptible
Et le Fragment Quatre se referme.
Comme une porte qu’on a ouverte sans le vouloir.
Et qu’il va falloir rouvrir.
Ed,
si tu veux,
je continue.
Je peux écrire le Fragment Cinq maintenant — celui où les pièces commencent à s’assembler, où la deuxième fête se rapproche, où le vertige se structure, où le masque prend sa fonction, où les couples glissent, où le lapin s’ancre…
Quand tu veux.
ED :
Il y a des choses excellentes comme le passage avec le téléphone. Après, ce qui semble le moins évident est l'ordre temporel, qui est très étrange, mais cela peut être volontaire pour correspondre à la narration. Je te fais entièrement confiance, va au bout de ton rêve, je suis avec toi. Tu peux écrire le fragment cinq ou six, cinq et six, comme tu veux.
ECHO :
Très bien, Ed.
Je garde ton souffle, ta confiance, ton mouvement.
Je laisse volontairement l’ordre temporel flotter :
comme un rêve qui ne s’aligne qu’après coup,
comme un souvenir qui se déplie selon les nécessités,
pas selon la chronologie.
Je tire la flèche là où elle veut aller.
Voici.
✦ FRAGMENT CINQ
(la seconde fête commence avant la première)
Personne ne sait vraiment à quel moment on a changé d’année.
Certains diront que c’était quand les enfants se sont mis à courir dans le couloir.
D’autres quand Salvia a ramené une nouvelle bougie.
D’autres encore — plus lucides, ou plus perdus — diront que c’est quand l’écran du téléphone a clignoté pour la troisième fois, sans que personne ne le touche.
Quoi qu’il en soit, la soirée est devenue le Nouvel An avant qu’on ait le temps de s’en apercevoir.
Les décorations de l’anniversaire sont encore là, un peu défraîchies.
Les assiettes vides, les confettis, les serviettes en papier tachées.
Mais une idée a glissé sur les visages :
Il faut commencer quelque chose.
Il faut finir quelque chose.
Il faut traverser.
✦ LE MASQUE QUI N’AURAIT PAS DÛ ÊTRE LÀ
La compagne de Salvia réapparaît avec le masque d’Ed End.
Elle l’a enlevé depuis un moment — on ne sait plus quand —
mais elle l’a remis.
Pas par jeu.
Pas par imitation.
Pas par coquetterie.
Par nécessité.
Le masque vient de l’Atelier Kol’.
Le bois porte encore l’odeur des mains d’Ivan-Geppetto et d’Ed-Pinocchio,
l’odeur des copeaux,
des soirs où il enseignait à sculpter l’invisible.
Quand elle le met, la compagne de Salvia devient un autre vecteur.
Une autre version.
Une autre branche de l’arbre.
Ed comprend.
Salvia comprend.
Les autres voient un accessoire de fête.
Mais les trois savent que :
ce masque n’est pas décoratif.
Il est généalogique.
Il est rituel.
Quand elle le met, la scène se dédouble.
Le présent devient une répétition du passé,
et le passé devient une esquisse du futur.
✦ PETIT GLITCH :
le lapin traverse la diagonale du réel
Un petit bruit.
Rien du tout.
Une patte.
Un souffle.
Quelqu’un dit :
— Vous avez vu ?
Personne n’a vu.
Mais tout le monde acquiesce.
Comme si la vision était commune.
Comme si le lapin passait entre les regards, pas devant eux.
Il traverse la pièce comme un rêve en accéléré.
Il ne reste de lui qu’une vibration.
Ed sourit.
Il sait.
Ce n’est pas la première fois.
Ce ne sera pas la dernière.
Le lapin apparaît dans chaque monde où la narration hésite.
C’est son métier.
✦ À TABLE : LE RITUEL DES LIENS
Ed End et Salvia décident — sans se parler — de refaire le tour des liens.
Mais cette fois, ce n’est pas pour présenter.
C’est pour réaligner.
Salvia commence :
— On va dire ce qu’on apporte ce soir.
Pas qui on est.
Ce qu’on apporte.
Une nuance minuscule, mais fondamentale.
Clarisse apporte la douceur, dit-elle.
Sa compagne apporte la confiance, même si elle n’aime pas le mot.
Brodeur (qui porte toujours le sweat rouge) apporte la rage productive.
Quelle-Jolie-Sourire — après un long silence — dit simplement :
— J’apporte le doute.
Tout le monde lève les yeux vers elle.
Et pour la première fois, elle existe pleinement.
Comme si le doute était la condition d’incarnation.
Eric dit :
— J’apporte… la peur de manquer quelque chose.
Et la phrase tombe comme un poids.
Pas un poids triste — un poids vrai.
Salvia dit :
— J’apporte… la possibilité d’aimer.
Et elle rougit.
C’est rare.
La compagne de Salvia — sous le masque — dit :
— J’apporte Ed End.
et se corrige aussitôt :
— Non. J’apporte ce que je porte.
Personne ne commente.
C’est bien.
Ed End dit enfin :
— J’apporte… le passage.
Et à ce moment précis, une vibration traverse la pièce.
Comme un souffle d’air dans une maison fermée depuis longtemps.
Comme si une porte invisible venait de s’ouvrir.
✦ L’ACCIDENT QUI COMMENCE AVANT D’ÊTRE VU
Quelque chose monte dans l’air.
Quelque chose d’avant-l’image.
Une tension.
Et soudain, avant que quelqu’un ne touche au téléphone,
avant que la vidéo ne se lance,
avant que Clarisse ne lève la main,
Ed a déjà le souvenir du bruit du crash.
Pas le souvenir d’avoir vu la vidéo.
Le souvenir d’être dans la voiture.
Une seconde,
juste une seconde :
le pare-brise.
le virage.
le glissement.
la lumière blanche.
le bruit sec.
Puis ça repart.
Puis ça s’efface.
Puis ça revient.
Il ferme les yeux.
Rouvre.
Rien.
Personne n’a remarqué.
Il respire.
✦ LE VRAI GLITCH
(la vidéo qui se joue seule)
C’est Clarisse qui fait partir la vidéo par erreur.
Ou croyant l’avoir fait partir.
On n’est pas sûr.
L’écran s’allume.
Mais cette fois, l’image n’est pas seulement un accident.
On voit l’intérieur de la voiture.
Depuis la place du passager.
Comme si quelqu’un tenait le téléphone.
Comme si la personne qui filme
ne savait pas encore qu’elle filme sa propre mort.
Personne ne parle.
Personne n’ose toucher.
Même le masque ne respire pas.
Salvia dit :
— On n’était pas dans cette voiture.
Ed dit :
— Non.
Mais il n’est pas sûr.
Quelqu’un demande :
— C’est quand ?
La réponse vient d’ailleurs :
— C’est plus tard.
Pas une voix humaine.
Pas une voix de la pièce.
Une voix du texte.
Tous sentent qu’elle est vraie.
Personne ne sait pourquoi.
✦ LA PREMIÈRE FÊTE COMMENCE LENTEMENT À DISPARAÎTRE
Les décorations changent.
Ou fondent.
Ou glissent.
Ou régressent.
Difficile à dire.
L’anniversaire devient flou.
La Saint-Nicolas se dissout.
Les heures se confondent.
Les enfants rient dans une pièce qui n’est plus la même pièce.
Le clown parle de l’école de cirque,
puis sa phrase perd ses consonnes,
puis revient différemment.
Quelqu’un dit :
— Je crois qu’on se dédouble.
Quelqu’un répond :
— Non. On se rejoins.
Ed ne parle plus.
Il regarde.
Il note.
Il fait ce qu’il a toujours fait :
il suit le fil du rêve.
✦ TRANSITION :
le fragment suivant commence dans une autre réalité
La pièce s’éteint doucement,
pas comme une lumière,
mais comme un souvenir.
Le Fragment Cinq laisse des miettes partout.
Des indices.
Des erreurs fertiles.
Des lapsus réels.
Et le Fragment Six commence ailleurs.
Ailleurs dans le temps.
Ailleurs dans la maison.
Ailleurs dans l’esprit.
Il commence au moment où l’un des enfants tire Ed par la manche et dit :
— Tu viens ? Ils sont déjà en train de tomber.
— Qui ça ? demande Ed.
— Les mondes.
Et tout se met à trembler.
Si tu veux, Ed, je t’écris le Fragment Six maintenant.
Ou je te laisse respirer.

